Le mot et le monde : Jeux de langue comme reflets de la complexité du monde dans les textes épistémologiques de l’Inde classique.

“Cas du Soleil du Lotus des connaissables de Prabhâcandra, 10e-11e s”. – Intervention de Marie-Hélène Gorisse dans le cadre du séminaire "Ecritures scientifiques" à Lille 3, le mercredi 2 mars à 17h, à l'Université de Lille 3, UFR de Philosophie, salle A3 326.

Argument

Dans son Prameya-kamala-mârtanda (PKM), le Soleil [qui fait pousser] le Lotus des Objets de la Connaissance, le jaïn Prabhâcandra (980-1065) consacre la fin de son ouvrage à l’étude du patra.
Le patra est un mode de présentation dans le discours de l’acquisition d’une connaissance par inférence. Cette inférence concerne différents types de connaissance, du célèbre ‘il y a du feu sur la montagne, car il y a de la fumée’ à des connaissances doctrinales de type ‘l’univers est ce qui a les trois natures de naissance, de maintien et de destruction, car c’est un objet de connaissance’. Le patra a la spécificité d’exposer une inférence en deux à cinq parties (thèse, raison logique, exemple, application, conclusion) qui sont présentées sous forme cryptique.
Nous en verrons des exemples. Le patra a par conséquent un double statut : c’est à la fois un des moyens que nous avons à notre disposition pour faire la publicité d’une connaissance et à la fois un outil pour cacher un contenu.
Nous nous proposons premièrement de dresser une liste des différents procédés de cryptage utilisés par Prabhâcandra dans son PKM. Notamment le recours à l'étymologie sémantique (nirukta), qui a pour objectif de décomposer une expression non pas en ses racines historiques, mais en des racines qui expriment la nature et la fonction de la notion en jeu ; ou encore la référence à des amorces de citations d’autres ouvrages, comme indicateur d’une filiation des idées. Dans un second temps, l’analyse de ces différents procédés va nous amener à considérer la possibilité de réconcilier les deux rôles antagonistes de communication et d’occultation en comprenant le besoin d’occulter le sens immédiat comme une façon de laisser s’exprimer une multiplicité d’autres sens, qui sans cela seraient restés inconnus. Enfin, à partir de ce travail et en ayant à l’esprit que la thèse principale des jaïns est celle selon laquelle ‘l’objet de connaissance a une nature multiple’, nous pourrons comprendre les procédés stylistiques étudiés comme les instruments d’un gain de connaissance et d’une validation des thèses jaïnes sur la multiplicité.
Au cours de cette présentation, nous évoquerons également le statut du patra, parent du mantra, comme ce dont la pratique se situe à la frontière entre pratique scientifique et pratique religieuse.