Devenir mineur : le renversement de l'appel kantien

Diogo SARDINHA - Séminaire NoSoPhi/Collège international de philosophie

Si la libération est la sortie d'un état d'oppression, l'émancipation est la sortie d'un état de minorité. De ce point de vue, la liberté et l'émancipation se distinguent, comme le montre Kant lorsqu'il écrit que pour parvenir à la seconde, rien d'autre n'est requis que la première. On pourrait croire ainsi que la condition de possibilité de l'émancipation ne se confond pas avec l'émancipation elle-même.
Or, une partie de la modernité s'est attachée à compliquer le rapport entre ces termes, et on pourrait même dire que le XXe siècle français y a joué un rôle original. On le remarque à la lecture de Sartre et de son livre sur Baudelaire : en prétendant rester dans l'enfance, le poète aurait préféré se placer sous la tutelle des autres, prétend Sartre. Pourtant, contre l'idée d'un mineur qui ne serait pas libre, Bataille rétorque que l'enfant seul est libre, dans la mesure où il n'instaure pas les obligations auxquelles il devra se plier par la suite. Cette tension se prolonge jusque dans les travaux de Foucault et de Deleuze. Le premier reprend Baudelaire par une voie éthique qui lui permet de prendre ses distances par rapport à Sartre et à Bataille. À son tour, Deleuze, seul ou avec Guattari, pousse encore plus loin la puissance de la minorité. En faisant cela, il renverse, peut-être de manière définitive, l'appel kantien à devenir majeur.
C'est donc au croisement de la philosophie et de la littérature qu'on fera l'histoire de ce renversement. À l'horizon de ce travail reste la question non pas du rôle de l'homme dans l'histoire, mais celle du rôle de chacun d'entre nous dans la vie avec soi-même et avec les autres.

Carré des Sciences, 1 rue Descartes, 75005 Paris
Salle JA01, 18h30-20h30, Mer 9 mars, Mer 23 mars, Mer 30 mars, Mer 6 avril