Emmanuelle Danblon est chercheuse en rhétorique et argumentation. Elle explique ici quelle conception de la réalité est mise en œuvre dans ses travaux.

“ Dès son émergence, la rhétorique engage une vision du monde. D’elle, Aristote dira d’ailleurs plus tard, qu’elle n’est pas d’une discipline mais qu’elle est de toutes les disciplines. On ne sait pas comment la situer. Elle prétend répondre pratiquement à la façon dont la société va construire les institutions de la démocratie naissante. Elle se donne comme l’artisan des nouveaux cadres politiques. C’est pourquoi les premiers praticiens de l’art oratoire exercent les citoyens à se saisir de cette citoyenneté effervescente. Ils vont se mêler de tout. Ils en ont désormais le droit. Mais en ont-ils la compétence ? Cette question témoigne du premier grand conflit qui a présidé à la naissance de la rhétorique. Pourtant, la rhétorique était là bien avant cette naissance officielle, dans une version spontanée, nichée au cœur de ce qui fait le propre de l’homme. À l’évidence, l’homme est rhétorique, simplement parce qu’il est politique et linguistique, c’est dans sa nature. Ainsi, la rhétorique est à la fois naturelle et artificielle. Elle fut et est toujours pratiquée spontanément, mais elle peut aussi s’exercer par une technique —comprenez : un art— celui qu’enseignaient les Sophistes. La rhétorique n’est donc pas née du miracle Grec (comme on dit) mais elle y a acquis de nouvelles fonctions institutionnelles qui l’ont mise sous les feux de la rampe. Et c’est là que tout a commencé. Parce que derrière cette technique, il y a tout un paradigme, une vision du monde dont les éléments sont solidaires entre eux : conception du langage, de la société, de l’homme et, finalement… conception de la réalité.” (…)
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